Jean-Pierre Robin: «La réindustrialisation coûte cher: 1,63 million d’euros pour créer un emploi» Robin, Jean-Pierre CHRONIQUE - C’est le capital nécessaire aux investissements étrangers en France. Imagine-t-on le général de Gaulle , au nom de «son cher et vieux pays», faisant la retape auprès des capitaines d’industrie de la planète, fussent-ils Elon Musk ou Albert Bourla , le PDG de Pfizer ? Autres temps, autres mœurs, Emmanuel Macron, son lointain successeur à l’Élysée, vient de réunir au château de Versailles 200 patrons d’entreprises multinationales pour le 6e sommet annuel de Choose France («Choisir la France»). Et de clamer haut et fort que les 28 projets industriels annoncés lors de ce raout représentent «13 milliards d’euros d’investissements et 8000 emplois sur l’ensemble du territoire». Bravo. Curieusement, le chef de l’État s’est abstenu de faire la division entre ces deux chiffres et c’est bien dommage. Il aurait découvert, et les Français avec lui, que chaque emploi ainsi créé nécessite de mobiliser 1,63 million d’euros de capital en moyenne. C’est même 1,73 million d’euros pour chacun des 3000 postes sur le site de production de batteries solides du leader mondial ProLogium venu de Taïwan pour investir à Dunkerque 5,2 milliards d’euros. La réindustrialisation, attendue chez nous comme le Messie, s’annonce fort gourmande en capital et, a contrario, assez peu créatrice d’emplois. Il y a trois manières d’appréhender un tel chiffre qui paraît a priori vertigineux. Comparer tout d’abord ce capital investi de 1,63 million d’euros aux salaires qu’il permet d’engendrer. Regarder ensuite la norme générale en la matière - la répartition entre les deux facteurs de production, le capital et le travail - qui prévaut dans l’ensemble de l’économie française (industrie, BTP, commerce, services, etc.). Et, enfin, comprendre l’enjeu crucial de ces investissements étrangers pour l’Hexagone. En se rappelant que le coût moyen d’un salarié , toutes charges comprises, est en France de l’ordre de 55.000 euros par an pour une entreprise (selon Eurostat), un investissement de 1,63 million équivaut à 30 années de la rémunération totale de cet employé. C’est dire l’importance du capital dans le fonctionnement des groupes étrangers investissant chez nous. À l’évidence, cela ne correspond pas aux ratios habituels des entreprises françaises travaillant dans l’Hexagone. Sur ce point, l’Insee publie des données très précises concernant leur «intensité capitalistique» , autrement dit le capital engagé pour chaque employé à temps plein (Les Entreprises en France, édition 2022). Dans l’industrie manufacturière, qui représente 85% de l’ensemble des activités industrielles françaises, ce capital est en moyenne de 177.800 euros, près de dix fois moins que l’intensité capitalistique des projets d’investissements annoncés à Versailles le 15 mai. En revanche, dans l’industrie «non manufacturière», l’énergie et les mines, les capitaux engagés atteignent 1,20 million d’euros par employé. L’Insee nous apprend également que le taux de marge représente 48,6% (de la valeur ajoutée) dans ces secteurs énergétiques et miniers, alors que ce même taux est de 26,4% en moyenne dans les industries manufacturières. Plus une entreprise déploie de capital, et plus ses marges et ses profits sont importants. Voilà qui n’est pas une découverte, sauf sans doute pour les Français, qui comprennent difficilement ce mode de fonctionnement du capitalisme, TotalEnergies étant le bouc émissaire rituel à cet égard. Économie à deux vitesses L’intensité capitalistique est par ailleurs extrêmement diverse dans les autres secteurs de notre économie: elle n’est que de 73.410 euros par employé dans la construction, de 99.000 euros dans le commerce, de 368.900 euros dans les transports et entreposage et de 238.700 euros dans les services marchands, etc.. Il s’agit, bien sûr, de moyennes, avec d’énormes disparités au sein même de chacun de ces regroupements. Dans les services, en particulier, qui font travailler au total 4,3 millions de personnes dans le pays, «les activités immobilières» (dont les marchands de biens) mobilisent un capital de 2,7 millions d’euros par employé, très au-dessus de la moyenne générale… Il ne faut donc pas s’étonner que la moisson des projets industriels de Choose France détonne dans notre paysage économique, dont ils ne sont pas représentatifs. Batteries, panneaux photovoltaïques (Holosolis), nucléaire (la start-up italienne Newcleo), pharmacie (Pfizer, GSK), télécommunications (Nokia)… Autant de domaines industriels et d’investissements gourmands en capitaux, y compris sous la forme de recherche-développement, mais qui créent peu d’emplois directs. Même en tenant compte des effets multiplicateurs de deux à trois postes chez les sous-traitants, le bilan en termes d’unités de travail reste modeste. «Ce n’est pas l’essentiel. L’objectif premier n’est pas de créer des emplois. Il s’agit de secteurs qui présentent un enjeu de souveraineté industrielle»,fait observer Denis Ferrand, directeur de l’institut Rexecode. L’apport des investissements étrangers à l’objectif de plein-emploi, l’alpha et l’oméga du deuxième quinquennat, est assez mince. Alors que l’Élysée se targue d’avoir créé 1,743 million d’emplois supplémentaires depuis mai 2017, se dessine une économie à deux vitesses. D’un côté quelques secteurs très capitalistiques, fer de lance de la réindustrialisation et dont les investisseurs étrangers constituent la face la plus visible. De l’autre des créations d’emplois à tout va - entre autres les 400.000 contrats en alternance - mais peu qualifiés, voire précaires, et dont la productivité laisse à désirer, tout comme leur contribution à la croissance économique. Emmanuel Macron entend incarner les deux volets en même temps. Le chef de l’État est Dr Jekyll et Mr Hyde, pourrait-on dire.